
Imaginez un horizon 2030 où la fiction française ne serait plus qu’un folklore résiduel, noyé dans le flux continu de vidéos… Où nos écrans et nos émotions collectives seraient façonnés par des algorithmes. Ce scénario n’est pas une dystopie lointaine, YouTube et les réseaux sociaux engloutissent déjà l’attention des jeunes générations, et pas qu’eux… !
Notre secteur pèse 260 000 emplois et 12,6 milliards d’euros de valeur ajoutée, davantage que l’industrie automobile. Il est un pilier économique autant que culturel. Et pourtant : une partie croissante des recettes publicitaires est captée par des plateformes qui ne financent pas nos œuvres ; l’intelligence artificielle ingère sans autorisation ni rémunération les voix, les images et les interprétations de nos artistes ; les dernières lois de finances, ainsi que les récentes attaques en règle, au sein même de nos institutions nationales, ainsi que les menaces répétées de privatisation, affaiblissent France Télévisions.
Notre combat déborde les logiques de marché. C’est une bataille pour l’emploi et pour une culture qui doit résister à l’uniformisation. Ne l’oublions pas : le secteur audiovisuel est une industrie singulière : c’est un bien commun, un levier d’influence et de transmission, un rempart contre l’effacement de ce qui nous unit. Nous ne demandons pas de protection nostalgique. Nous réclamons des règles du jeu justes, claires, non négociables — à un an d’ une élection présidentielle qui devra trancher sur le modèle de société que nous voulons.
Concrètement, cela signifie six exigences :
Donner à l’audiovisuel public les moyens de sa mission.
France Télévisions n’est pas une dépense — c’est un investissement dans la cohésion nationale, dans la diversité et l’indépendance des récits, dans la souveraineté culturelle. Son financement doit être sanctuarisé, pérenne, à la hauteur des enjeux.
Garantir l’autonomie budgétaire et les missions du CNC.
Le CNC contribue de manière irréfutable à la défense et à la vivacité de notre exception culturelle française, en favorisant le dynamisme de la production nationale.
Son rôle est crucial : garantir que chaque euro investi dans la création française serve nos talents, nos récits et notre indépendance. Face à la menace de suppression brandie par certains, rappelons que le CNC est le garant de cette précieuse exception culturelle, un modèle envié dans le monde entier. Il doit être préservé et renforcé pour relever les défis de l’ère algorithmique.
Soutenir les chaînes privées de la TNT, acteurs clés de la création.
Dans un marché publicitaire de plus en plus disputé, les chaînes privées de la TNT en clair doivent pouvoir rivaliser sans entraves réglementaires. Leur capacité à attirer les annonceurs nationaux est essentielle pour préserver leur rôle dans le financement de la création et le pluralisme de l’information, face à la concurrence internationale.
Obliger toutes les plateformes à financer la fiction locale.
YouTube, TikTok, les réseaux sociaux captent l’essentiel de l’attention et des revenus publicitaires sans contribuer au financement de la création française. Les obligations d’investissement qui s’imposent aux diffuseurs traditionnels doivent s’appliquer à tous, sans exception ni délai.
Encadrer l’IA par la loi, maintenant.
L’intelligence artificielle ne doit pas se substituer à la création mais la servir. Transparence, respect des auteurs, rémunération équitable ne sont pas négociables.
Toute utilisation d’ une œuvre, d’une voix, d’un visage ou d’une interprétation pour entraîner un système d’intelligence artificielle doit être autorisée, tracée et rémunérée.
La transparence sur les données d’entraînement et un mécanisme inversant la charge de la preuve en faveur des titulaires de droits tel qu’adopté au Sénat ne sont pas négociables.
Protéger et valoriser les métiers de l’audiovisuel et l’intermittence.
Nous sommes des producteurs, des scénaristes, des réalisateurs, des compositeurs, des acteurs, des techniciens. Nous sommes des conteurs, des passeurs d’histoires, des témoins de l’Histoire, des bâtisseurs d’imaginaires. Nos métiers ne peuvent pas être des variables d’ ajustement. Le statut de l’intermittence, filet de sécurité d’ une industrie structurellement discontinue, doit être sanctuarisé.
La fiction n’est pas un luxe. Elle est le lieu où une société se reconnaît, débat, s’interroge, transmet. Elle porte les valeurs — diversité, égalité, fraternité, tolérance aussi ou encore ouverture d’esprit — que nos démocraties fragilisées ont plus que jamais besoin d’incarner. Un algorithme peut prédire ce que vous regarderez demain. Il ne peut pas décider pourquoi vous rirez ou pleurerez, ni quelle histoire mérite d’être racontée.
Nous avons les talents, les récits, la détermination. Nous appelons les pouvoirs publics français et européens à des décisions à la hauteur de l’enjeu avant qu’il ne soit trop tard. Cela implique d’agir sur tous les leviers : emploi, intermittence, obligations d’investissement, fiscalité, régulation.
Le monde bascule. Basculons avec lui — mais selon nos termes, avec nos voix.
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